Hadisi
Des lexiques shimaore-français bâtis rubrique par rubrique, pour des stagiaires en formation. La traduction n'y est pas une colonne mais une relation entre mots — parce que d'une langue à l'autre, ça ne tombe presque jamais juste.
Le point de départ
À Mayotte, une formation professionnelle se donne en français à des stagiaires dont le shimaore est souvent la langue de tous les jours. L'écart ne se joue pas sur la langue courante — il se joue sur le vocabulaire du métier. Les mots qui manquent le jour de l'examen, ou le premier jour en entreprise, sont ceux du bâtiment, du soin, de la cuisine, de la petite enfance : précis, peu nombreux, et absents de tout dictionnaire général.
Le besoin de Graines de Pepse était donc celui-là : constituer des lexiques shimaore-français rubrique par rubrique — le juridique, les nombres, les dates et repères temporels, la vie quotidienne — et remettre chacune aux stagiaires qu'elle concerne, plutôt qu'un pavé unique où personne ne trouve son vocabulaire.
Un dictionnaire ne répond pas à ce besoin. Le vocabulaire utile à une formation n'est pas un sous-ensemble du vocabulaire général qu'on aurait surligné : c'est une liste courte, choisie par quelqu'un qui enseigne, et qui n'a de sens que rapportée à son domaine.
Restait la difficulté de fond, celle qui a décidé de toute l'architecture. On dit « traduire » comme si c'était une correspondance. Ça ne l'est pas. Un mot en appelle deux, deux mots se traduisent par le même, et certaines correspondances ne sont vraies que dans un sens. Entre le français et une langue qui ne découpe pas le monde de la même façon, c'est le cas ordinaire, pas l'exception.
Un tableur à colonnes ne rend pas seulement mal compte de cette réalité : il empêche de la noter. Celui qui saisit doit trancher pour une seule traduction, et l'information qu'il jette est précisément celle qui aurait servi au stagiaire.
Ce qui a été construit
Un site public qui annonce et liste les rubriques, et derrière chacune un lexique fermé qui s'ouvre avec le mot de passe remis en formation.
- Les mots, reliés entre eux par une relation de traduction à plusieurs branches — un mot peut en appeler plusieurs, dans un sens comme dans l'autre.
- Les rubriques, qui sont l'unité de distribution : on ouvre « Juridique » à une promotion sans lui ouvrir le reste.
- Les langues, qui ne sont pas des colonnes mais une appartenance portée par chaque mot — le shimaore et le français aujourd'hui, une troisième sans toucher au schéma.
- Les accès, un par rubrique, délivrés puis retirés quand la session se termine.
- Pages éditoriales, médias, référencement.
Le déroulé
Tout part d'un refus : celui de traiter la traduction comme une colonne à côté du mot. Les décisions qui suivent en découlent, sauf la dernière — la fermeture des rubriques — qui vient du fait que le lecteur final est un stagiaire, pas un visiteur.
Faire de la traduction une relation, pas un champ
C'est la décision qui tient tout le projet. Un mot n'a pas de champ « traduction » : il entretient une relation plusieurs-à-plusieurs avec d'autres mots de la même table, avec un côté source et un côté cible.
Ce que ce modèle permet, et qu'aucune colonne ne permet :
- un mot rendu par plusieurs, sans hiérarchie imposée entre eux — c'est le cas courant dès qu'on quitte le vocabulaire technique ;
- plusieurs mots partageant la même traduction, ce qui est la situation normale des synonymes ;
- une correspondance vraie dans un sens et pas dans l'autre. C'est l'asymétrie que personne n'ose noter dans un tableau, et elle est fréquente entre deux langues qui ne découpent pas le monde pareil ;
- une troisième langue ajoutée sans toucher au schéma, puisqu'une langue n'est pas une colonne.
Le prix est réel : les requêtes sont plus lourdes qu'une simple sélection, et l'écran de saisie a demandé du soin — relier deux mots doit rester un geste, pas un formulaire à remplir. C'est un prix que je paierais de nouveau. Un modèle de données qui ne sait pas dire la vérité du domaine finit toujours par se venger, et ici il se serait vengé dans le contenu : un formateur contraint à une seule traduction en aurait choisi une, et l'autre aurait disparu pour de bon.
Séparer la rubrique de la langue
Une rubrique regroupe des mots par domaine — c'est ce qui fait qu'un lexique sert à quelqu'un plutôt qu'à tout le monde. Une langue les regroupe par appartenance. Deux axes indépendants, et les confondre aurait obligé à dupliquer chaque rubrique dans chaque langue.
D'où un contrôleur dédié aux mots dans une rubrique, distinct de celui qui gère les mots tout court. La séparation paraît excessive au moment de l'écrire ; elle devient évidente au premier mot qui appartient à deux rubriques à la fois — et il y en a beaucoup, les nombres et les dates en sont pleins.
Conséquence pratique pour le formateur : il constitue une rubrique sans jamais recopier un mot déjà saisi ailleurs, et une correction faite une fois vaut partout.
Fermer la rubrique, pas le compte
Le lexique n'est pas public. Il accompagne une formation, et une formation se termine.
Le verrou a donc été posé sur la rubrique, avec un mot de passe remis en cours, plutôt que sur des comptes individuels. C'est un choix de proportion, pas de facilité : créer un compte par stagiaire aurait supposé collecter des identités, gérer des mots de passe oubliés et faire de chaque nouvelle promotion une charge administrative — pour protéger un lexique, pas un dossier médical. Le mot de passe se donne à voix haute au premier cours, et ne demande rien à personne.
Ce que ça coûte, et c'est assumé : un mot de passe partagé circule. Il se change entre deux promotions, ce qui est exactement le geste que le formateur sait faire — il connaît la date de fin de sa session mieux que quiconque.
Ce que ça permet, en revanche : la page publique liste toutes les rubriques, cadenas visible. On voit ce qui existe sans y accéder, et un stagiaire qui change de formation sait qu'il y a autre chose à demander.
Ne pas confondre un lexique avec un dictionnaire
La tentation permanente, sur ce genre de projet, est d'ajouter ce qu'on trouve dans un dictionnaire : phonétique, catégorie grammaticale, exemples d'usage, étymologie. Chacun paraît utile isolément.
Aucun n'a été ajouté. Le lecteur est un stagiaire qui cherche un mot entre deux exercices, pas un linguiste. Chaque champ supplémentaire est un champ à remplir par le formateur qui construit le lexique, et un lexique aux trois quarts vide est plus décourageant qu'un lexique court et complet.
C'est la même règle que sur les autres projets : on n'ajoute pas ce qui n'a pas encore fait défaut.
Ce que ça a changé
Le modèle tient, et c'était le seul endroit où une erreur aurait vraiment coûté. Un lexique mal modélisé ne se corrige pas par une migration : il se corrige en ressaisissant le contenu, c'est-à-dire en refaisant le travail du formateur.
Ce que je retiens au-delà de ce projet : la difficulté n'était ni technique ni linguistique, elle était dans le refus d'un modèle commode. Le tableau à colonnes se serait écrit en une journée et aurait paru marcher — la perte n'aurait été visible que des années plus tard, dans les traductions qu'on n'aurait jamais notées.
Ce qui reste ouvert : le lexique n'a pas encore rencontré le volume. La recherche plein texte sur deux langues, avec ce que le shimaore écrit tolère de variations orthographiques, se posera quand il aura grossi — et elle sera un vrai sujet. Elle ne se pose pas encore.